Pierre sèche et biodiversité par Claire Cornu architecte-urbaniste

Written by Claude CAMILLI

Fédération française des professionnels de la pierre sèche 2016

http://www.professionnels-pierre-seche.com/argument-prescription.html

Claire CORNU

Coordonnées : +33 6 20 21 86 64  clairecornuavignon@gmail.com

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1- biodiversité

La compréhension d’un lieu par l’observation -des végétaux préexistant, des reliefs, des vents dominants, de l’ensoleillement selon les saisons et les masques environnants, de la pluviométrie- a conduit l’homme à façonner un terroir vivrier, voire productif, mais toujours cohérent avec ses capacités.
La mise à disposition de machines et de produits industriels l’a propulsé dans une conquête effrénée, faisant table rase des pratiques ancestrales. Cette sur consommation est compromise aujourd’hui. Une prise de conscience des limites, puise, dans la ré appropriation de ces savoir-faire oubliés, une approche innovante. La pierre sèche profite de cet éveil : L’orientation « produire autrement » et « aménager autrement » en utilisant les ressources locales, hommes et matériaux, concerne au plus haut point les acteurs de la pierre sèche que nous représentons

Les murs en pierre sèche, une pratique durable et vertueuse pour nos campagnes

La pierre sèche est admise comme patrimoine vernaculaire et paysager ; nous souhaiterions qu’elle soit reconnue et citée comme une des ressources et des pratiques locales à promouvoir dans les politiques agricoles et environnementales mises actuellement en œuvre. La pierre sèche est partout et répond tant aux préoccupations viticoles, oléicoles et pastorales, qu’aux préoccupations environnementales – lutte contre le ruissellement rapide, système anti-érosif pour le maintien des terres, niches à biodiversité, pertinence économique au regard de leur coût global : autant de vecteurs favorables pour un Développement Durable.

Un matériau naturel

La pierre est un matériau naturel, extrait à proximité ou de réemploi (environ 70% des pierres d’un vieux mur sont réemployées ou recyclées dans sa restauration et 30% de nouvelles pierres sont ajoutées), voire également une pierre ramassée, d’épierrage des champs ou pierre de découverte (selon la géologie des sols, on peut récolter en surface des pierres altérées dits matériaux de découverte).

Un ouvrage drainant

Bâtie à sec, ces maçonneries ne forment pas d’obstacle à l’écoulement des eaux. Elles sont drainantes, souples, adaptées au terrain et intégrées au paysage. Elles favorisent une terre saine propice à la culture bio.

Un microclimat

La capacité de la pierre à accumuler lentement la chaleur du jour pour la restituer durant la nuit, fait qu’un mur agit comme régulateur de température et crée un microclimat sur les alentours proches. La pierre a une bonne inertie laquelle permet ce déphasage thermique. Un atout favorable aux cultures et, notamment, à ce que l’on nomme l’agriculture « héroïque » de terrasses en montagne sur fort dénivelé.

Une niche à biodiversité

Le canton de Vaud préconise des barbacanes dans les soutènements de vignobles comme nichoir pour les animaux auxiliaires à l’agriculture. Un mur très bien bâti, avec une bonne cohésion entre chaque pierre dans ses 3 dimensions (hauteur, profondeur et longueur) aura au mieux, 16 % de vide. Généralement on compte plutôt 25% de vide. Par conséquent, du fait même de ces multiples anfractuosités qui le composent, un mur en pierre sèche représente un habitat stratégique pour les espèces végétales et animales.

Au départ, la flore s’accumule par la poussière sous forme d’algues et de bactéries, puis cet apport se transforme très vite en mousses, lichens et champignons qui croissent puis se décomposent pour former de la matière organique. Avec cet humus apparaissent les plantes et par conséquents les fourmis. Celles-ci transportent des graines et augmentent ainsi la variété des espèces contenues dans les murs.
Dans un mur neuf, les fourmis sont, avec les araignées, les premières arrivées. Elles sont rapidement rejointes par les petits animaux qui recherchent un abri. En climat froid, ou en altitude, ceux-ci apprécient la chaleur nocturne à l’intérieur des murs. Les cocons, les papillons, les abeilles, les reptiles, les scorpions, les hérissons, les campagnols, les chauves-souris et les oiseaux aussi parfois, viennent s’y nicher, y trouver à manger, se reproduire, voire aussi se fixer pour certains. Et réciproquement, en climat chaud, ceux-ci recherchent la fraîcheur diurne des murs. En particulier, les hérissons y voient l’opportunité d’une cachette, les amphibiens demeurent volontiers dans les fissures sombres et humides pour s’abriter durant la journée. Les abeilles, les guêpes, fabriquent un nid de glaise à la surface des pierres pour s’y reproduire. Certains papillons y font leur métamorphose. Les souris s’y réchauffent. Source de nourriture, c’est un terrain de chasse pour de nombreux prédateurs comme les araignées, les lézards.

Il est évident que le type de végétation dépend de l’orientation du mur. En effet, la face nord optimise l’effet de rétention de l’eau. Par ailleurs, le PH de la pierre, sa porosité, lui confère une faculté de rétention, aussi bien de rétention de l’humidité que de rétention de la chaleur. Les espèces qui nichent dans le mur profitent de ces conditions tout comme le font également les espèces qui vivent proches des murs. La base du mur, plus épaisse, plus proche de l’humidité du sol, est de fait plus fraîche. Par opposition, le couronnement du mur est plus mince, et donc plus sensible à la sécheresse.
Plantes et animaux tiennent compte de ces différences, ainsi que des différentes qualités de PH de la pierre, selon leurs aspirations. Ainsi, on constate que les escargots préfèrent le calcaire.
En climat méditerranéen, ces murs sont comme un oasis et cela est évident dans les paysages ouverts, de pelouses d’altitude ou d’un champ, non ombragés, terrassés par la chaleur estivale.
Frédérique Mahieu, artisan muraillère à Minorque : «Les rhizomes d’iris retiennent les pierres, dont certaines se délitent en vieillissant… Dans les murs que je démonte pour pouvoir ensuite les restaurer, à la base, je trouve souvent un cimetière d’escargots : ces coquilles ne participent-elles pas à augmenter la capacité d’humidification des murs en récupérant la rosée accumulée par les pierres durant la nuit ? »

La pierre sèche participe aux corridors écologiques

Olivier Thaler, responsable du Master Ingénierie en écologie et gestion de la biodiversité, UMR1113 INRA, Université de Montpellier : «Les murs en pierre sèche servent d’infrastructures agro écologiques au même titre que peuvent l’être les haies champêtres, les mares et les puits.»
Elle doit être prise en compte dans les problématiques de trames vertes et bleues. Depuis les lois Grenelles en 2014, les outils d’urbanisme se soucient de biodiversité et de fonctionnalité écologique au travers du schéma régional de cohérence écologique (SRCE).

Un rôle de filtre ?

Selon sa nature, la pierre joue un rôle d’éponge. De la même manière que les mousses, les lichens et les champignons concentrent la radioactivité, et donc à fortiori la pollution, étant donné que la pierre s’utilise pour équilibrer le PH de l’eau dans les systèmes de piscine naturelle, pourquoi ne jouerai-t-elle pas aussi un rôle de filtre ?

Avec la problématique du changement climatique, le phénomène des îlots de chaleur urbains mesuré par caméra thermique démontre l’apport d’un seul arbre, capable de faire baisser la température d’au moins 3°C sous son ombrage.

De la même façon qu’il est recommandé de prévoir de la végétation en agglomération, des plantes grimpantes et des arbres de hautes tiges à feuilles caduques, pour ombrager les façades l’été et, au contraire, laisser pénétrer le soleil l’hiver pour bénéficier de son apport thermique gratuit, nous sommes également en droit de conseiller des clôtures en pierre sèche pour accueillir la biodiversité.

Pierre sèche, la tradition au service des terroirs durables et à l’harmonie des paysages

Ces murs qui serpentent, ces enclos lithiques, ces terrasses qui soulignent les courbes de niveaux, sont un patrimoine paysager intemporel et universel. La Charte de l’environnement de 2005 élève au rang des principes fondamentaux le droit à un environnement équilibré et favorable à une écologie humaniste qui n’oppose pas l’homme à la nature. La loi paysage de 1993 ancre les projets territoriaux et leur gestion sur les éléments concrets qui caractérisent les paysages.

2- ruissellement

Prévention des risques naturels

Au-delà de l’imperméabilisation excessive des sols par l’urbanisme croissant, les terrasses en pierre sèche représentent un dispositif pertinent de ralentissement des eaux de ruissellement rapide. Ainsi, leur entretien et leur maintien en amont des sites, auraient contenu les effets meurtriers de Nîmes en 1988 avec 9 morts, puis de Vaison la Romaine en 1992 avec 47 morts et 34 disparus.

Mur drainant : système anti érosif, piège à limons

Composées à environ 25% de vide, ces maçonneries sont donc parfaitement drainantes. Cette qualité est appréciable dans un mur de soutènement ; en effet, un soutènement étanche devra obligatoirement présenter plusieurs barbacanes, correctement réparties pour être en capacité de dégager l’excès d’eau qui s’accumulerait à l’arrière. Cependant, les barbacanes d’une paroi étanche s’obstruent au bout d’un temps variant avec le degré de PH de l’eau. Fragilisant le soutènement, le phénomène présente un risque d’effondrement brutal sous la poussée du poids des terres gorgées d’eau. Le béton, même coulé dans les Règles de l’Art, n’est pas éternel. Un mur en pierre sèche prévient visiblement avant de tomber : il fait un ventre. Ses 25% de vides qui le composent sont autant de barbacanes multiples et bien réparties sur l’ensemble de l’ouvrage. Cette capacité drainante est exploitée depuis des siècles de diverses manières :
• En haute montagne, ce dispositif de barrages en travers des talwegs permet de lutter contre l’érosion des sols en période de fonte des neiges. Il réduit la formation de torrents et préserve ainsi la terre.
• Partout où il y a pente, il prouve son efficacité pour ralentir le ruissellement en servant de bassin de rétention. Il favorise l’infiltration et le dépôt de matériaux, sorte de piège à limons qui viennent enrichir les cultures.
• Dans les zones arides et semi désertiques, les cultures permises grâce à ces terrasses en travers des talwegs sont souvent le seul endroit fertile.
• En février 2003, après plusieurs années de sécheresse, les îles des Cyclades en Grèce subirent des pluies torrentielles durant trois jours. Après cet épisode météorologique d’une exceptionnelle violence, en survolant la zone en hélicoptère, les autorités pouvaient constater la boue autour de chaque île. Attirés par la manne du tourisme, les terres n’étaient plus exploitées et la multitude des terrasses en pierre sèche abandonnées ne remplissaient plus la fonction anti érosive d’autrefois. Peu de temps plus tard, une subvention d’état fut votée pour inciter à l’entretien et la reconstruction des terrasses drainantes en pierre sèche pour éviter que ces îles ne deviennent roches stériles.

Programme TerRisc

À travers une méthodologie expérimentale commune, le programme TerRisc « Récupération des paysages de terrasses et prévention des risques naturels » a étudié les avantages des maçonneries de pierre sèche.


En Cévennes, les observations du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) se sont appuyées sur le projet « Ressources en eau » du Syndicat mixte d’aménagement et de gestion des eaux (SMAGE) des Gardons, à Peyrolles dans le département du Gard.


Jean-François Didon-Lescot précise : « La restauration d’ouvrages hydrauliques anciens, les tancats, a permis une gestion alternative et durable de la ressource en eaux tout en favorisant une gestion sociale de l’eau par un chantier d’insertion, formatrice et créatrice d’emploi. L’observation d’un site de terrasses recevant différents traitements de surface a démontré combien la nature du sol favorise l’infiltration de l’eau en profondeur. Sur la parcelle travaillée et sur celle vierge de végétation reste observé un ruissellement limité. L’organisation des versants en terrasses fonctionne comme un système : tous les murs et les systèmes de drainage sont liés, formant un tout. Lorsqu’une partie du système subit un dommage, ceci finit par affecter le reste du système ».
À Majorque, au vu de la force des orages et de leur rareté, pour jouer leur rôle de rétention, les terrasses ont parfois des soutènements composés de doubles murs constituant un ensemble particulièrement solide et épais et comprennent des systèmes astucieux de drainage pour évacuer l’eau en excès, la guidant vers un béal (canal de petite dimension mais très bien bâti avec son fond caladé). Il s’agit de prévenir la dégradation des terrasses, d’éviter leur abandon et de stimuler leur restauration. L’absence d’entretien conduit à la dégradation progressive et irrémédiable des murs. Une perte immense pour le paysage et un risque réel de voir les montagnes n’être plus que roches stériles.

PAPI

Le Programme d’action et de prévention des inondations, dans les Alpilles et la Montagnette (département des Bouches du Rhône), considère lui aussi ces dispositifs ancestraux comme efficaces. À l’inverse, les ravines qui ont perdu leurs retenues collinaires (barrages drainants en pierre sèche) ont été totalement lessivées. La végétation aura le plus grand mal à les recoloniser. Le phénomène s’amplifiera.


Laurent REYNAUD constate : « Le bilan de toutes les actions au sein d’un bassin versant (construction, imperméabilisation des sols, labours, curetage d’un canal…) provoque systématiquement une accélération du ruissellement et une diminution du temps de concentration. Cette tendance est préjudiciable car elle augmente les effets néfastes des événements orageux ». Par le passé, le pastoralisme et le ramassage du bois maintenaient un couvert végétal bas. L’exode rural a laissé les pins envahir les collines, les incendies d’été les ont brûlées et les pluies d’automne ont désorganisé leurs sols. Cependant, les ravines, bénéficiant de retenues collinaires, montrent encore aujourd’hui une amélioration.

Laurent REYNAUD poursuit : « Au cours du temps, la charge solide transportée par les eaux de ruissellement (cailloux mêlés à de la terre et de la matière organique) s’est accumulé à l’arrière de l’ouvrage constituant un replat incliné, recouvert de végétation. Cette dernière, fixant les petites particules et produisant de la matière organique constitue, au fil du temps, un sol profond (permettant d’accroître la Réserve Utile)… Suivant la nature du substratum du sol, cette eau s’infiltre vers la nappe phréatique ou ressort plus loin à la faveur d’un affleurement. Dans tous les cas, le ruissellement de l’eau est ralenti. Lors d’orage violent, les volumes d’eau générés par le bassin versant dépassent les capacités d’infiltration des replats. L’ouvrage reste pourtant parfaitement opérationnel. En effet, au droit de l’ouvrage, les eaux passent par-dessus le couronnement des murs puis tombent verticalement. Cette chute dissipe une quantité d’énergie sur place. »
Le pouvoir érosif est ainsi amoindri et le temps de concentration à nouveau allongé ; d’où l’intérêt des techniques ancestrales pour gérer les débits.

La pierre sèche comme protection

De la même manière, les berges des torrents ou des rivières peuvent être renforcées de perrés ou protégées d’un soutènement de pierre sèche. Pour autant, pour pouvoir jouer ce rôle, ces maçonneries doivent être correctement bâties et leur profil dimensionné dans les Règles de l’Art. Ce sont les muraillers qui maîtrisent ce savoir-faire bien spécifique consistant à croiser et caler dans les trois dimensions (profondeur, hauteur, longueur) des moellons de pierre tout-venant sans mortier. Cela va de soi, cette technique n’a rien à voir avec un mur à parement de pierres collées sur une structure en parpaings de ciment ou en béton banché.

Les murs en pierre sèche ne sont pas uniquement pittoresques. Ils sont faits de matériaux locaux, naturels, sains, intégrés au site et, vu sous l’angle du coût global et de l’analyse du cycle de vie, ces maçonneries sont économiquement pertinentes. Elles sont solides, souples, drainantes, utiles pour gérer la rareté de l’eau ou sa surabondance dévastatrice. Elles régulent les bassins versants, abritent la biodiversité (à l’instar des haies champêtres), sont marqueurs de paysages identitaires, servent de marketing territorial aux terroirs, favorisent un tourisme ethno culturel, sont leviers de développement local, sont porteurs de sens pour les muraillers qui créent leur entreprise (emploi non industrialisable et non délocalisable) et contribuent au développement durable de leur territoire. Un collectif artisans/scientifiques/institutions s’est soudé pour apporter ces preuves de leur utilité pour l’avenir.

Claire CORNU

Livres et communications consultés

1989 – “Paysages de terrasse“ – Régis Ambroise, Pierre Frapa, Sébastien Giorgis- EdiSud
2000 – “Cours d’introduction de maçonnerie en pierre sèche“ -Urs Lippert, Gerart Stöll, Martin LutzFondation Action en Faveur de l’Environnement – Suisse
2009 – “Murs secs plein de vie“ – Association pour la sauvegarde des murs de pierres sèches, Musée d’Histoire Naturelle de la Chaux de Fonds
2010 – Communication: “Sous la pierre, l’eau Hypothèse des capteurs de rosée“- Danièle Larcena, géographe, Pierre Sèche en Vaucluse – XIIème Congrès International de la pierre sèche d’Ambleside (Angleterre)
2014 – “Trockenmauern” Stiftung Umwelt Einsatz Schweiz

1994 – « Ruissellement et risques majeurs », Martine GUITON – thèse de Doctorat, 1998 rapport pour le Laboratoire Central des Ponts & Chaussées.
2006 – Programme européen « Récupération des terrasses et risques naturels » (TERRISC) Consell Insular de Mallorca, Chef de file. Claude MARTIN, Jean-François DIDON-LESCOT, Joël JOLIVET – UMR 6012 « ESPACE » – CNRS Montpellier – Université de Nice-Sophia-Antipolis.
2010 – « Gestion durable des eaux et des sols au Maroc : Valorisation des techniques traditionnelles méditerranéennes » – Éric ROOSE, ‎Mohamed SABIR, ‎Abdellah LAOUINA.
2014 – « Programme d’action de prévention des inondations » (PAPI) du Comtat à la mer. Laurent REYNAUD.
2008 – « Guide de bonnes pratiques de construction de soutènement en pierre sèche » Collectif.

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