84- Amélie-les-Bains – Les Illias

Written by Claude CAMILLI

Amélie-les-Bains – Les Illias

Dimanche 6 septembre 2020

Voici une vidéo retraçant la 84ème étape d’un cheminement à travers la France, de la frontière allemande au nord de Strasbourg à, ( peut-être un jour!), la frontière espagnole au sud de Perpignan. Dans cette longue marche, mon attention se porte en premier lieu sur les paysages, leur protection et leur reconquête éventuelle ainsi que sur la biodiversité et sa reconquête.

Cette étape est historique puisque mon but, mettre les deux pieds en Espagne, est atteint ! Avec Laurent qui m’a rejointe, nous quittons Amélie-les-bains pour grimper jusqu’à la frontière au sommet du Roc de France. Alors que Laurent redescend pour rejoindre sa famille à Toulouse, je poursuis le GR 10 vers l’est jusqu’aux Illias.

Voici le texte de cette vidéo :

Un matin pas comme les autres !

Dans la salle de l’hôtel le Régina déserté par la propriétaire, Laurent, venu de Toulouse hier soir, partage mon petit-déjeuner. Il m’accompagne dans cette journée capitale pour moi. Atteindre la frontière espagnole, après les 83 étapes parcourues depuis la frontière allemande franchie à Lauterbourg : c’est le but de ma randonnée.

Sacs à dos bouclés, nous voici partis à travers les ruelles désertes d’Amélie-les-Bains. Malgré le temps maussade, nous attaquons avec entrain les 1 200 m de dénivelée qui nous séparent de cette frontière, que nous devrions atteindre au Roc de France, à la mi-journée.

Nous nous hissons rapidement sur un sentier raviné. Bien vite nous dominons la ville qui s’étire le long des méandres du Tech, au creux de sa vallée aux parois sombres : le soleil absent ici, éclaire le col de Batère d’où je suis partie hier matin et, bien au-delà, le massif du Canigou.

Laurent adapte son pas au mien, nous nous élevons régulièrement, sans halte et passons au Pla del Rossinyol puis sous le Puig del Bosquet avant d’atteindre, à 800 m d’altitude, une grande bâtisse peu avenante, Can Félix qui signifie « chez Félix », une propriété privée habitée qu’il nous faut contourner par le bas en redescendant par des traces mal entretenues.

Nous poursuivons à travers une forêt de châtaigniers, de hêtres et de chênes, passons plusieurs thalwegs – qu’on nomme ici correcs – et arrivons peu après aux ruines du Cortal de la Garriga, la bergerie de la garrigue. Au Coll del Ric, le Col du Riche, la vue se dégage au sud-ouest sur le Roc de Sant Salvador et à sa droite le Pilo de Belmaig qui peine à émerger de la brume. Il nous reste 500m de dénivelée que nous parcourons sur un sentier raide qui court tantôt sur la crête, tantôt sur le flanc du Puig de la Porrassa au milieu des rochers et des racines.

Un crapaud épineux, trapu et massif, à la panse rebondie, se hisse avec méthode dans une cheminée quasiment verticale. Quelle énergie !

La forêt laisse parfois place à un milieu ouvert de fougères, de genêts et de cette Callune qui donne un miel puissant et âpre de bruyère d’automne, un miel roux au goût prononcé de caramel. Les échappées sur les sommets alentours sont furtives, le sentier plongeant de nouveau sous une majestueuse hêtraie que la brume magnifie.

Mais nous devinons déjà les abords dégagés de la crête rocheuse ce qui augure d’un but tout proche !

Quelques enjambées et nous voici sur le sommet du Roc de France, le Roc de Frausa en catalan. Mon réflexe est immédiat : mettre les deux pieds en Espagne et serrer Laurent dans mes bras !

Après plus de 80 jours de marche à travers les paysages si variés, si attachants, si lumineux de cette France rurale, mon but est donc atteint ! Cet instant partagé est plein d’émotion.

Il est temps de sortir le pic-nic du sac et de mordre à belles dents ! Un randonneur assis sur son rocher de granit nous propose d’immortaliser l’instant en nous photographiant.

Après un dernier regard sur le village de Maçanet de Cabrenys à nos pieds et le fond de vallée perdu dans la brume côté espagnol, nous descendons, ensemble encore, la courte distance qui nous sépare du Gr 10 légèrement en contrebas, et de l’instant où nous allons devoir nous séparer.

Laurent part vers l’ouest, longe la crête jusqu’à la Collada de Sant Marti avant de dévaler le vallon de Montdony pour rejoindre Amélie-les-Bains et sa voiture et retrouver sa famille à Toulouse, pour le repas du soir. Tandis que je pars résolument vers l’est, sur le GR 10 également, mais en direction de Banyuls et de la méditerranée.

Le sentier filant à flanc, tapissé de feuilles brunies qui craquent sous mes pas, les fûts élancés des hêtres cherchant la lumière loin au-dessus de ma tête, la mousse vert sombre épousant les clairs rochers de granit et la bruyère mauve qui tapisse la moindre trouée chauffée par le soleil, ces éléments coutumiers et cette flore qui m’est si familière s’accordent à mon humeur tout à la fois mélancolique et joyeuse, chagrinée et radieuse.

Après une échappée vers la crête que nous avons parcourue ce matin, plongée dans mes pensées, j’arrive au Coll del Pou de la Neu dont le nom qui me fait rire signifie Col du Puits à neige. Le chemin est encore long pour atteindre les Illas, cependant je poursuis avec résolution à travers un pierrier au milieu duquel pousse un sorbier des oiseleurs dont les jolies baies rouges frappent le regard, passage à découvert qui m’offre la vue sur la plaine lointaine et les rives du Golfe du Lion.

Je longe les parois rocheuses, franchis les correcs, m’attarde au-dessus des bolets blottis au creux des rochers, regarde encore et encore la crête parcourue ce matin, traverse la forêt de Campans et atteins le Coll dels Cirerers.
Je descends alors, toujours dans la forêt, jusqu’aux maisons de la Selva par une série de lacets puis je rejoins une route que je dois suivre sur les derniers kilomètres jusqu’au hameau de Las Illas où je fais halte ce soir. Avec d’autres compagnons randonneurs, nous attendons dehors de longues heures que l’Hostal dels Trabucayres ouvre ses portes. C’est une auberge typiquement catalane et bien chaleureuse malgré son nom qui fait référence aux bandits de grands chemins qui terrorisaient le Vallespir au 19ème siècle. L’immense salle est plutôt rustique et hors du temps mais, devant un repas copieux arrosé d’un bon vin de pays, nous sommes suffisamment nombreux, joyeux et bavards, pour l’animer. Ce soir, pour la première fois depuis Lauterbourg, c’est dortoir ! Je suis la seule femme, je me glisse dans un coin sombre, sur le lit du bas. Mes compagnons sont jeunes, charmants et discrets. Je m’endors paisiblement en revivant les moments heureux et doux de cette belle journée mémorable.

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