85- Las Illas – Chalet de l’Albère, Col de l’Ullat

Written by Claude CAMILLI

Las Illas – Chalet de l’Albère, Col de l’Ullat

Lundi 7 septembre 2020

Voici une vidéo retraçant la 85ème étape d’un cheminement à travers la France, de la frontière allemande au nord de Strasbourg à, ( peut-être un jour!), la frontière espagnole au sud de Perpignan. Dans cette longue marche, mon attention se porte en premier lieu sur les paysages, leur protection et leur reconquête éventuelle ainsi que sur la biodiversité et sa reconquête.

Hier, j’ai mis les deux pieds en Espagne ! Mais je veux poursuivre le GR 10 jusqu’à la mer. Il est question de la Retirada, la retraite des Républicains espagnols après la victoire de Franco, du site archéologique de Panissars et du trophée de Pompée, du passage d’Hannibal au Col du Perthus et de la crête frontalière. Il est question aussi d’orvet et de pins Laricio.

Voici le texte de cette vidéo :

Après une nuit bienfaisante passée dans le dortoir du gîte d’étape de Las Illas et un solide petit-déjeuner pris avec mes compagnons de la veille dans la grande salle de l’Hostal dels Trabucayres, je parcours trois kilomètres sur le goudron en direction de Maureillas-las-Illas et bifurque vers l’est sur une piste forestière. Le changement de direction est bien total depuis la frontière espagnole atteinte au Roc de France, car la crête frontalière que je longe maintenant court vers l’est. J’intègre pleinement que ma direction n’est donc plus celle du sud qui était globalement la mienne depuis la frontière allemande.

Un peu d’histoire. De juillet 1936 à avril 1939, la guerre civile espagnole fait rage. Elle oppose les républicains, communistes, marxistes et anarchistes – loyalistes à l’égard du gouvernement légalement établi de la IIe République – aux nationalistes menés par le général Franco, orientés à droite et à l’extrême droite.

En février 1939, c’est la victoire des nationalistes du général Franco et la chute de la Seconde République espagnole. Les Républicains espagnols passent alors en France lors de ce que l’on nomme la Retirada. La route principale du Perthus étant encombrée et bombardée, plusieurs milliers de ces exilés choisissent les chemins de montagne pour franchir la frontière par les cols de Lli et Manrella situés juste au-dessus de Las Illas. Les villageois de cette commune indépendante accueillent de nombreux réfugiés arrivant de La Vajol en Espagne par un sentier appelé par la suite « sentier de la liberté ».

La nuit du 5 au 6 février 1939 reste un moment mémorable : quatre présidents arrivent sur le sol français, le Catalan Lluis Companys, le Basque José Antonio Aguirre, Diego Martinez Barrio, président des cortes et Manuel Azaña, président de la seconde République espagnole. Celui-ci, après avoir traversé le col de Lli sous la neige avec ses collègues et partagé une omelette à l’Hostal dels Trabucayres, rebrousse chemin pour n’entrer en France, officiellement, que le lendemain.

À partir de février 1939, ce sont plus de 450 000 républicains qui franchissent la frontière franco-espagnole à l’issue de la guerre civile. On estime actuellement que cette guerre a fait près d’un demi-million de morts.

La dictature instaurée par Franco va durer près de 40 ans, jusqu’à sa mort en 1975.

Le GR10 passe au Mas Nou non loin du Col de Porteille. Dans ce lieu, une association de naturistes a installé ses quartiers, cultivant ses légumes.

Les kilomètres d’une piste bordée de fougères, genêts, oliviers et chênes liège s’enchaînent nombreux, dans une ambiance méditerranéenne, le long de la crête frontalière jusqu’au col des Priorat. Ce long sentier m’offre des vues sur le Golfe du Lion et le massif des Albères. Soudain, je suis perdue. Je viens sans doute de louper le nouveau tracé qui suit la crête de la Serra de Panissars. J’hésite un long moment sur le parti à prendre, essayant une vague sente par-ci, une autre par-là mais irrémédiablement je dois faire demi-tour, la végétation épineuse devenant trop agressive. Je finis par retrouver une piste qui me conduit au site archéologique de Panissars où sont protégées les vestiges romains d’un tronçon de voie domitienne et du trophée de Pompée, un monument érigé par Pompée à sa propre gloire et célébrant la suprématie de Rome sur le monde méditerranéen. C’est donc ici que se rencontrent la Via Augusta qui traverse l’Espagne et la Via Domitia qui relie la France à l’Italie.

Je passe au pied de la redoute de Panissars, une petite fortification toute en hauteur et sous le fort de Bellegarde d’où les soldats surveillaient et contrôlaient le col très stratégique du Perthus.

Je jette un coup d’œil sur la crête d’où je viens et sur laquelle je me suis perdue. L’endroit est illustre.

Car pour traverser les Pyrénées avec ses 70 000 soldats, ses 10 000 animaux et ses 37 éléphants, c’est ici, par ce col, qu’en 218 avant J.C passe le légendaire chef de guerre carthaginois Hannibal qui a décidé d’attaquer Rome par voie terrestre en lançant son expédition depuis « la nouvelle Carthage » c’est à dire Carthagène en Espagne.

Par ce col du Perthus passe maintenant la voie ferrée à grande vitesse et  la Catalane, l’autoroute qui se prolonge en Espagne par l’AP-7 que je vois sinuer au fond de la vallée.
La petite ville frontière du Perthus ne possède pas un charme fou. Je m’y arrête pour déjeuner. Mon choix se porte sur El Tabasco, un choix judicieux car au dessert le patron attentionné et joyeux prend le temps de discuter avec moi.

Pour m’extraire de cette ville rue peu engageante, un lieu de passage de touristes, je dois passer sous l’autoroute puis m’élever par un sentier raide. Très vite la vue se dégage, m’ouvrant de nouveaux horizons vers la vallée du Tech et le Haut Vallespir et, bien sûr au loin, le majestueux massif du Canigou. Je commence en fait l’ascension de la dernière partie de mon trajet, la chaîne des  Albères qui s’étend, d’ouest en est, du col du Perthus jusqu’à la mer méditerranée.

Le GR 10 longe un instant la frontière, entre en Espagne, y dessine quelques lacets puis revient en France au Coll de la Comtessa. La large piste s’élève doucement jusqu’à Saint-Martin de l’Albère dont je devine maintenant les premières maisons. Une halte s’impose pour observer cet orvet fragile. Attention, l’orvet n’est pas un serpent mais un lézard apode, ce qui signifie sans pattes. Sa courte tête est rattachée au reste du corps, contrairement à celle du serpent. Je lis que la principale menace qui pèse sur l’orvet est la fragmentation de son habitat et l’exploitation intensive de la forêt.
Le sentier remonte maintenant une large combe ouverte où les ronciers et les genêts sont rois. La vue s’est encore élargie : sans aucun doute, c’est le Roc de France atteint hier matin avec Laurent, qui se dégage au premier plan, à gauche du massif du Canigou !

A Roca Corba, il me reste une centaine de mètres de dénivelée pour atteindre mon but. Autour de moi, en direction de l’Espagne, ce ne sont qu’immenses pentes couvertes de forêts denses. Mais voici le col de l’Ullat, un site exceptionnel. Car il est planté d’une magnifique forêt domaniale de pins Laricio.

Je m’installe dans ma petite chambre du Chalet des Albères, de la taille d’une cabine, pour m’y reposer un instant puis je fais le tour du domaine et me promène longuement au milieu de ces pins surprenants, aux troncs parfaitement rectilignes.

Ce soir encore, je passe une soirée joyeuse et arrosée en compagnie de Patrick, le gardien, de son excellent cuistot et de Bruno, un randonneur loquace qui connait parfaitement les recoins des Pyrénées.

Demain sera mon ultime étape…

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