Les Féoutriers « Mûriers séculaires » par Philippe Anlauer

Written by Claude CAMILLI

Les trois mûriers séculaires des Féoutriers


« Antécédents, Singularités, Protections »

Repérages : «1» pour « Morus incertum » ▪ «2» pour Morus nigra l. ▪ «3» pour Morus alba l. (cf page 7).
Troncs : conformément à l’usage, et sauf précision différente, la circonférence des troncs est prise à 1,30 m du sol.
La classification botanique adoptée est celle de Linné pour «2» & «3».
Le premier cité, Incertum, n’y échappe que par mesure conservatoire de l’auteur.
Les trois marquent une ligne brisée de 18 et 9 mètres, dont Incertum & Alba occupent les extrémités.
Sol calcaire caractéristique, en légère crête, à 639 mètres d’altitude.
Crête & dorsale suivent la même ligne de pente régulière séparant flanc droit et flanc gauche des terres évoquées.
Avril : éclatement des premiers bourgeons foliaires (vers mi-avril).
Mai : 1ères grappes florales sur les trois (seul Incertum n’aura que peu ou pas de fruits).
Juin : fruits mûrs vers fin juin sur Incertum (parfois), et sur Alba (en abondance).
Juillet : fruits mûrs en abondance sur Nigra.
Automne : belles couleurs en 2ème quinzaine d’oct. sur Nigra & en 1ère de nov. sur Incertum & Alba.

Morus Incertum

Trois sources alimentent cette réflexion : l’ethnobotaniste Magali Amir en 2010 à travers sa « Recherche de nos arbres perdus en Provence », Jean-Pierre Pinatel en 2017 à travers sa « Mémoire du ver à soie en Haute Provence », et mes propres observations in situ depuis 1964, consolidées par la permanence de ma présence depuis 2000 et la constitution aux Féoutriers en 2017 du « Conservatoire d’espaces naturels et d’essais en milieux secs » dans lequel se situent les 3 mûriers décrits.

Magali fait la part belle au mûrier noir en concluant que, « ne venant pas tout seul, il fallait une belle détermination pour en avoir un chez soi. Une attention, une volonté… Et que pour cela, il fallait que l’arbre ait bien de la valeur aux yeux des gens d’avant, qu’ils en aient une perception très positive. Valeur perdue, perception inversée, avec pour conclusion le non renouvellement des arbres vieillissants et la lente disparition d’une espèce qui ne vit ici que dans sa relation avec l’homme ». Magali est venue ici consolider cette relation en 2016 et en reçoit depuis des nouvelles.


Jean-Pierre Pinatel, plus sensible à la sériciculture directement liée au mûrier blanc (d’élevage), en situe la relance à partir de 1820 dans les Alpes de Haute Provence et rappelle que son antériorité ne laisse aucun doute : 1512 & 1618 à Riez, 1595-96 aux Mées, 1720 à Jausiers, 1758 dans le comté de Provence interdisant les levées d’impôts sur les cocons et les soies, 1789 à Banon et Manosque ouvrant largement la porte à une véritable organisation économique qui sera à son apogée au début du XIXème à travers de nouvelles étapes, parfois simplifiées : en 1821, préfet & ministre s’en emparent, et on commence à comprendre l’importance de la culture du mûrier qui pourrait remplacer celle de l’olivier trop sensible à la rigueur des hivers, dont ceux de 1820, 1830 et 1837 relancent la polémique. De 22 tonnes de cocons légers en 1819, le département passera la barre des 100 tonnes en 1877 et ne dépassera que deux fois les 200 tonnes en 1886 & 1887. En 1940 sa production tombera à 14 tonnes.

En se basant sur ces chiffres, ces dates, et les coutumes locales, on peut avancer que les mûriers du Largue pourraient dépasser deux siècles, ce qui rejoint globalement ce que Pierre Martel (fondateur d’ « Alpes de Lumières ») avançait en 1964 en évoquant la rareté du mûrier noir «2» des Féoutriers. Plusieurs pistes invitent à l’exploration car, si les troncs que nous y avons toujours connus n’ont que peu évolué depuis notre arrivée, la première trace du premier bâti remonte à 1806 et il est douteux que des arbres fussent plantés autour, en pleine période de relance, sans une réelle intention structurelle. Trois arbres y sont singuliers.

Les repères visibles de 1806 à 1964


1806 (en haut) – Première carte Napoléon sur laquelle figure le premier bâti des Féoutriers, agrandi depuis. On y voit « Auberge » dessous, puis « la Grange » plus bas encore au bord du « Rio ».
 

1944 (à gauche) – Première photographie aérienne du site ; on y voit clairement au-dessus de la maison, dans une diagonale de gauche à droite : l’aire de battage, Morus nigra, Morus alba et plus loin sur la même ligne d’implantation quatre arbres longeant une murette de soutènement.

1948 (au centre) – Dernière photographie aérienne montrant cette « ligne d’arbres », et belle visibilité (de haut en bas à gauche) de la « dorsale » séparant les deux flancs de cet « espace travaillé ».

1964 (à droite) – Année de nos premières mémoires visuelles et photographiques montrant l’évolution de la végétation après-guerre : malgré les jeux d’ombres liés aux variations des heures de prises de vues, Morus « incertum » (au sud du pigeonnier, invisible sur les prises antérieures) commence à s’y déployer comme s’il avait fait l’objet d’une taille sévère pendant la guerre ; en 44 & 48 un énorme chêne est clairement visible à droite (en 1964, on en retrouvera la souche, trois grosses billes d’un mètre, et la partie distribuant les branches maitresses ; en tout, la valeur de quatre mètres de tronc bien droit en hauteur). Plein sud de la maison, le grand chêne actuel accueillant les visiteurs est tout petit en 1944, pas très sûr de lui en 1948, décidé à prendre son élan en 1964 ; pourtant, comme Morus nigra (plus haut au bord de la dorsale), bien visible ici, il ne doit sa survie qu’à sa présence dans le prolongement de la même murette, en fin d’éperon.

Identifications & singularités

Morus « incertum » «1» le Mûrier énigmatique de la dorsale

Morus nigra l. «2» le Mûrier noir, en tête de ligne

Morus alba l. « 3» le Mûrier blanc « séricicole »

Morus « incertum » «1», le premier d’entre eux dans l’ordre de l’intrigue, se démarque dans l’apparence et raconte peut-être une autre histoire : de rares mûres blanches y apparaissent certaines années mais sa densité naturelle et ses belles feuilles évoquent davantage le port des mûriers noirs. Plusieurs fois dévasté par la foudre, d’où vient-il ? A quand remonte-t-il ? Emergeant d’une crête battue par les vents, sa place est une énigme. Est-il le fruit composé d’un oiseau étourdi, d’une pluie généreuse, d’une crevasse bienveillante à proximité d’un réseau recommandable ? Dans les années 1980, son tronc s’est fendu en deux sous le coup d’une foudre particulièrement agressive, et ce ne fut qu’en abattant bien plus tard la grosse moitié mourante qu’il a pu reprendre du service et redéployer toutes les forces de sa nature, On voit encore effleurer aujourd’hui la coupe horizontale de la moitié perdue et la coupe quasi verticale pratiquée pour séparer totalement et proprement ses deux faces irréconciliables. Ce qu’il en reste a toute l’apparence d’un leurre à l’élégance démesurée et l’énergie débordante. Juché sur sa crête généreuse, son âge est-il canonique malgré les 125 cm de circonférence de ce qui lui reste en guise de tronc ? Sa frondaison alimentée par un système racinaire apparemment intact semble l’attester.

Le plus proche, Morus nigra l. «2», se situe à 18 mètres de là, bien détaché de la dorsale mais sur une terre sans terre en flanc de dalle de colline, et marque le départ d’une ligne d’arbres non identifiés mais parfaitement visible sur les deux premières photographies aériennes du site (1944 & 1948). Son tronc, parfaitement cylindrique ne s’écarte pas de 170 cm de circonférence.

Le troisième, Morus alba l. «3», second sur la ligne, mieux loti, bel arbre séricicole de 270 cm de circonférence, est un grand « classique » du bassin de vie de Forcalquier.

Quand ces trois mûriers ont-ils été plantés ? Etaient-ils là avant 1806 ? Ont-ils le même âge ? Arrivèrent-ils à la faveur d’une réelle intention accompagnant la pose des premières pierres ? Furent-ils une manière de marquer la mise en œuvre d’un projet de vie ? En 1806 le « colimaçon » constructeur en usage n’était qu’embryonnaire et la ligne non parallèle au flanc arrière de la maison milite en faveur d’une implantation antérieure des arbres «2» & «3». Laissant «2» à ses légendes, «1» & «3», défigurés par la foudre, nous racontent une histoire pathétique d’arbres tenus et nourris par des bourrelets de sève soutenant sans faiblir des couronnes exigeantes. Le mieux placé, Morus alba «3» dépasse trois mètres de circonférence à la base des branches maîtresses. A âge égal (comme pour les chênes ou les oliviers) la circonférence de leurs troncs diffère selon la richesse du substrat et l’humidité disponible et varie ici du simple au triple du fait conjugué de la nature du sol et de l’abondance réparatrice des bourrelets de sève induits par les foudres reçues.

Les autres sources de réflexions (1944, 1948, 1964) nous offrent les premières photographies aériennes de qualité d’un bâti achevé à la fin du XIXème, en ruine par endroits, dont le pigeonnier et le tracé général traduisent encore la fierté. 2001 nous accueillera pour notre dernière ligne droite : les deux mûriers «2» & «3», largement abandonnés pendant la guerre, blessés en 2000 par le creusement d’une canalisation souterraine longeant la façade arrière, font alors l’objet d’une coupe sévère et d’un nettoyage énergique des troncs qui donneront de très beaux résultats.

2020 appellera de nouveaux soins et pour la première fois, ce sera ensembles que les trois mûriers des Féoutriers seront rénovés à travers des tailles adaptés à chacune de leurs personnalités, des endroits qu’ils occupent, et de la présence pesante d’un chêne à l’ombre généreuse pour le mûrier noir «2» qui n’en demandait pas tant. Aujourd’hui, les repousses sont spectaculaires sur les trois.

La mémoire de 1964

1964 : Morus alba l. «3» à gauche & Morus nigra l. «2» à droite, séparés de 9 mètres sur une ligne se prolongeant bien au-delà de la maison mais non parallèle à sa façade la plus proche. 1964 : A peine visibles, Morus « incertum » «1», en oblique sur l’arête de la dorsale & Morus nigra l. «2», droit en contrebas 18 mètres plus loin avec ses grandes branches torsadées.

Si Morus « incertum » n’a pas laissé de trace photographique en dehors du cliché de droite, les deux autres, par contre, se sont emparés des lieux :

Morus alba l. à gauche «3»                                           Morus nigra l. à droite «2»

Les années 2000 à 2020

2001 : Morus nigra l. «2», à 7 mètres de la maison.         2001 : Morus alba l. «3», à 4 mètres de la maison, issu d’une taille réalisée en 2000

«1 – 2 – 3» entre 2012 & 2013

Morus « incertum » «1»                  Morus nigra l. «2»       Morus alba l. «3»

«1 – 2 – 3» en 2020 (juin) après les tailles de février

Morus « Incertum » 1

Parures observées depuis sa réduction de tronc pratiquée dans les années 1980

2011

2015
2017
2017

2019

Remarquez :

Avant l’élagage de 2020

  • la finesse du tronc résiduel par rapport au développement de sa frondaison, et le déséquilibre chromatique des feuilles dans les photos de 2017 dû à une mauvaise circulation de la sève dans les zones de charpentes faibles ;
  • le contraste entre le tronc de 2011 et le développement de l’arbre en 2015, 2017, & 2019.
  • l’artefact naturel, à la recherche en 2019 d’un nouveau souffle ?

Après l’élagage du 22 février 2020, et la neige du 26 mars, la nouvelle distribution des branches faisant face au mistral.

2020

17 avril 2016

Morus Nigra 1. « 2 »

Parure d’apparat

26 juin 2008

Tronc 2007 4 novembre 2009

Sauvegarde, Orientations, Soins

Ces trois mûriers à même portée de vent ont chacun un vécu particulier, une histoire à raconter, une charge de légendes vraies ou fausses, une sagesse séculaire, une manière inégalable d’être et d’accueillir la vie autour d’eux.

Incertum a succombé mille fois sous les coups du tonnerre, et s’est relevé sans cesse plus beau que jamais, et s’il est si peu prolixe, c’est peut-être une manière de préparer de nouveaux lendemains plus incertains encore. Nos actes des années 1990 pour le sauver se voient encore, au sol comme tout au long de son tronc. Il est beau comme un prince.

Nigra aurait-il dévié la foudre comme ses pairs le laissent entendre ? On l’a vu : son tronc est droit dans son travers, cylindrique, dépourvu de trace significative d’éclair. Placé entre ses deux cousins, il distribue un graphisme de paix et de nature, plein de fruits rouges et de belles feuilles en forme de cœur en pleine lumière.

Alba a alimenté autrefois des vers à soie à n’en pas douter, puis dans les années 2000 dans une école d’Aix en Provence sur proposition d’un de nos petits-fils disparu depuis. Alba est le grand classique de l’espèce, celui qui inonde l’herbe de ses mûres blanches à chaque pluie battante en été.

Chacun d’entre eux se consolide auprès de ses pairs et de nos présences, comme chacun & chacune d’entre nous se renforce à leur contact en butinant à leur côté, l’air, la vie, et la lumière.

Ils marquent aussi les plus beaux chemins alentours entre chênes & oliviers, devenirs, espérances, et certitudes.

Protection contre les incendies

Ces trois arbres, en proximité immédiate de la maison des Féoutriers, ne s’en écartent dans l’ordre conventionnel adopté ici que de 6, 7, et 4 mètres et s’inscrivent donc dans le rayon légal de 50 mètres applicable en matière de protection contre les incendies de forêt autour des bâtis. Le Conservatoire d’espaces naturels et d’essais en milieu sec ayant adopté deux mesures d’extension de ces 50 mètres, ils sont donc protégés comme la maison, à l’intérieur de trois fronts successifs :

Les 50 mètres du dispositif obligatoire de propreté, l’extension pratique visant à en faciliter le nettoyage, l’arrachage systématique de tout conifère en proximité,

&

La sélection des cades et genévriers admis dans l’ultime espace naturel.


Illustration :
ombre vivante de Morus incertum sur le pigeonnier, en 2012

Ces dispositions ne peuvent naturellement valoir que dans des conditions optimales de gestion des espaces, et d’absence de toute agression extérieure.

Comme les arbres, les arbustes, ou les massifs isolés qui les regroupent à l’intérieur de ces 50 premiers mètres, ces trois mûriers constituent autant de nichoirs, de sources alimentaire, et de lieux d’ombre qui, régulièrement nettoyés au sol, n’ont aucune vocation à propager des incendies.

Signaux perçus en 1964


A gauche, Morus alba l. «3»                                                       A droite, Morus nigra l. «2 »

Signaux perçus entre 2000 et 2020

PA, φ, et Philippe Andlauer sont la même personne dans ce document, comme y sont les mêmes arbres :

«1» le mûrier énigmatique, Morus « incertum » (sur la crête de la dorsale, apparenté alba par ses fruits),

«2» le mûrier noir, Morus nigra l. (en tête de ligne longeant la façade ouest),

«3» le mûrier blanc séricicole, Morus alba l. (au plus proche de la maison, 2d sur la ligne évoquée en «2»).

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