Et ma trogne? Vous avez vu ma trogne?

Et ma trogne?

Vous avez vu ma trogne?

 

Bonjour, ici c’est Claude Camilli de paysagesreconquis-monblog.  Aujourd’hui, je vais vous parler d’arbres bien familiers dans le paysage mais dont on méconnait souvent les insoupçonnables qualités. Je me suis appuyée sur le savoir de Dominique Mansion, l’infatigable défenseur de ces « arbres paysans par excellence » ainsi qu’il les définit lui-même, le spécialiste des trognes en France. Dominique Mansion qui dessine également, sculpte et peint…

On m’appelle trogne. Ou têtard. Il est vrai que je fais une drôle de tête tout comme l’humoriste André Sauvé. Pour tout dire une tronche d’ébouriffée ! En Bretagne, on m’appelle aussi truisse, chapoule, ragosse ou trognard en Sologne…

Je suis un frêne, un chêne, un saule, un tilleul, ou que sais-je. Bref je suis un arbre. Un arbre cultivé. C’est en hiver, tous les ans, ou tous les deux ans, parfois même bien davantage comme tous les quinze ans que l’on me fait une coupe… Mais attention pas question de faire cette coupe à la base du tronc ! Non, on m’étête à une certaine hauteur et je me mets à développer une superbe chevelure bien abondante. Loin d’être une suppliciée, je suis une véritable sculpture vivante. A chaque coupe, je change de tête ! Tourmentée, tortueuse et boursoufflée. Hirsute. Il est vrai que je peux ne pas plaire mais j’ai du caractère !

On dit de moi que je suis mutilée ? Totalement faux ! Bien au contraire, quand on me taille, ma croissance est stimulée au lieu de s’arrêter ! Car sous mon écorce, mes bourgeons dormants ne demandent qu’à se réveiller. D’ailleurs je suis la reine de la longévité ! Quand on m’étête je me fortifie, j’augmente ma densité, je résiste mieux aux bourrasques et comme mes pousses sont haut perchées, les chèvres, les vaches et autres herbivores ne viennent pas me les croquer ! J’ai un ami chêne, une trogne installée dans le parc de Windsor depuis 1 300 ans et il est en pleine forme.

Mais qu’est-ce qu’on me trouve de si génial ? Mon plus ardent défenseur, Dominique Mansion dit de moi que je suis «par excellence l’arbre de la modernité » ! Ce n’est pas beau ça ?

Nous avons notre place partout en ville comme à la campagne ! Et pour de multiples raisons !

 D’abord, sans nous les trognes, les paysages seraient d’une « regrettable monotonie ». Il est vrai qu’avec notre tronche nous apportons une touche incroyable, unique, originale, singulière !

Sur le plan écologique, nous sommes sans égal. Voyez plutôt. Nous aidons à piéger le carbone, à l’immobiliser, carbone dont nous provenons à presque 100%. Nous aidons à réduire l’irrigation, à réduire dans les cultures proches, les nitrates et les pesticides. Nous constituons une réserve de biodiversité exceptionnelle et à long terme: au creux de nos troncs, les chauves-souris ou les pique-prune, ces insectes de plus en plus rares qui ressemblent à des scarabées trouvent le gîte et le couvert avec le « terreau » que nous produisons par notre décomposition partielle. Car savez-vous qu’un arbre se développe à sa périphérie ? Que donc notre cœur est fait de bois mort comme ceux des autres arbres, car la sève n’y circule plus. Comprenez-vous qu’avec les pluies, parce que nous avons été émondées, l’intérieur de notre tronc est davantage sujet à pourriture que celui des autres arbres et que nous finissons par devenir plus ou moins creuses ? On nous appelle les « morts-vivants »!

Parlons des sols. On voit bien qu’ils sont affreusement dégradés faute d’humus et cela devient dramatique si on veut continuer à nourrir les vivants. Eh bien, nous allons devenir de plus en plus indispensables car, oui avec notre terreau, nous sommes capables de reconstituer les sols !

Sur le plan économique, nous sommes d’une générosité sans limite. Car qui fournit le bois d’œuvre, le petit bois, les rameaux et les feuilles en quantité considérable, renouvelable et recyclable, sinon nous les trognes ? Qui fournit du bois raméal fragmenté, le fameux BRF qui se vend à prix d’or (enfin presque) avec le broyat de nos rameaux et de nos feuilles ? Qui peut fournir une énergie pas chère ? Qui mieux que nous peut alimenter les poêles avec nos branches déchiquetées ? Et au lieu de saccager la planète en important du bois d’œuvre pourquoi ne pas fabriquer des charpentes ou des parquets avec les grosses branches de nos trognes de châtaigniers et de peupliers noirs ? Dites-moi, les hommes pourraient bien penser à nous exploiter sur le bord des autoroutes, dans les villes et dans les champs et créer une « filière de la trogne » digne de ce nom. D’ailleurs soyons justes ils commencent à y songer.

Sur le plan social, nous sommes des animatrices nées. On vient nous élaguer par petits groupes, récolter nos fruits entre voisins, quand bien sûr on en produit. Les enfants grimpent jusqu’à nos ramifications et trouvent des caches fabuleuses dans nos recoins.

Soyons fières, comme les autres arbres nous contribuons à remédier aux conséquences du changement climatique car nous absorbons les gaz à effet de serre. Nous purifions l’air, nous l’avons dit et avec nos racines nous limitons l’érosion des sols et préservons la qualité des nappes phréatiques, nous produisons de l’ombre, nous protégeons contre la chaleur, nous brisons le vent et j’en passe !

Parlons de notre passé et de notre avenir… Nous sommes là sur le sol français de longue date. Il vous suffit de songer aux vignes. Car un cep est à l’évidence une trogne ! Et sur notre sol la vigne est apparue il y a trois mille ans environ… Pensez aussi aux oliviers, taillés régulièrement, de drôles de trognes eux-aussi…

Jusqu’au début du XXème siècle nous étions partout dans le paysage français. Les paysans nous entretenaient, nous soignaient, nous respectaient mais l’époque des tracteurs monstrueux est arrivée avec l’arrachage déraisonnable des haies et le remembrement irrationnel. Les agriculteurs nous ont littéralement boudées, ils nous ont carrément délaissées et jusqu’à récemment nous étions livrées à nous-mêmes…

Pourtant nous n’avons pas dit notre dernier mot. Une petite clique qui grossit chaque jour redécouvre nos incroyables capacités. Car nous sommes économiques, écologiques et esthétiques…

C’était Claude Camilli de paysagesreconquis-monblog. A bientôt pour une prochaine vidéo !

Source: texte tiré de l’entretien de Françoise Nowak avec Dominique Mansion, le 30 janvier 2013.

Pour en savoir plus : « Les trognes, l’arbre paysan aux mille usages » de Dominique Mansion (Editions Ouest-France, 2010).

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Une réponse à Et ma trogne? Vous avez vu ma trogne?

  1. Chez moi nous sommes les ragosses, pays gallo nord Ille et Vilaine, mais là aussi le remembrement à fait des ravages.
    Je ne connaissais pas cette notion d’arbre paysan, j’aurais beaucoup à apprendre de la taille, notamment des fruitiers.

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