Bruno Latour

Written by Claude CAMILLI

Habiter la terre (extraits)

Changement de monde

Boucle de rétroaction

Regardons le climat et les virus…

« Plus personnes ne peut dire maintenant qu’il y a des sujets à distance du monde dans lequel ils se trouvent. Par une boucle de rétroaction surprenante, l’action des humains à un endroit crée, pour eux-mêmes et pour les humains d’autres endroits, des conditions de vie qui sont inhabitables ».

« On commence à se dire qu’on n’est finalement plus dans un monde d’objets dont nous sommes distants, mais au milieu d’êtres qui se superposent avec mous. »

« […] Le nouvel esprit du temps, c’est de sentir que nous avons changé de monde. »

« La fin de la modernité »

« « Moderne » a été le mot d’ordre et d’organisation du front de modernisation, qui touche à sa fin car nous nous apercevons en ce moment que c’est un front de destruction. »

« Le mot « modernisez-vous » avait une puissance énorme, mais cachait aussi la complexité, la dureté et la cruauté de ce slogan. Depuis les années cinquante, « modernisez-vous » veut en réalité dire « abandonnez votre passé et séparez-vous de la terre » si on simplifie l’opération. On « décolle » ! Je me rappelle que dans les années cinquante, tout le monde devait « décoller ».

« Quelle est l’alternative à la modernité ? »

« […] L’alternative, c’est ce que j’appelle « écologiser »…[…] « Enorme virage. » « Ecologiser suppose quelque chose de l’ordre de la composition »

« Composer, au sens propre du terme, dans des formules qui appartiennent les unes au passé, les autres au futur, ou encore au présent, et cela complètement librement. Il faut se libérer de cette énorme pression de la modernisation qui aveugle complètement la décision et le choix; il faut pouvoir choisir, discerner la bonne technique et la mauvaise technique, le bon droit et le mauvais droit ».

« Composer, c’est un très beau terme parce que c’est aussi musical. Ce sont des arrangements, des négociations, des modus vivendi. On comprend qu’il faut aussi abandonner l’idée que la politique va être moderne. La politique moderne, c’est celle qui dit où il faut aller et comment l’ordre doit être donné; mais il faut une politique modeste pour ces arrangements composites. Il faut aussi une science modeste, parce que la science va tâtonner au fil de tas de controverses pour parvenir à dire ce qu’il faut faire. Et il faut une technologie technique modeste, capable de se dire : « j’invente une technique, donc il y a des conséquences inattendues, donc il y a une controverse, donc c’est local, et donc il va falloir discuter ». Toute une société doit acquérir une capacité critique dont elle a été privée par l’idée de modernité, et en étant modeste sur tous ces modes différents, elle doit arriver à comprendre qu’il va falloir créer une civilisation « écologique » à partir d’une simple composition. Et c’est ça qui est passionnant : on n’a jamais été modernes, mais le fait de croire qu’on l’est continue d’avoir des effets d’une puissance extraordinaire. »

La mise en demeure de Gaïa

« […] les vivants ne sont pas seulement des organismes dans un environnement, mais [ils] ont la particularité de transformer leur environnement à leur profit. Ce n’est ni par générosité ni par amitié, mais simplement par interconnexion. C’est ça qui est très important : l’interconnexion des vivants entre eux. Un vivant a un métabolisme. Il absorbe des tas d’étrangetés et les étrangetés qu’il recrache sont utilisées par d’autres comme des opportunités. Ça prend quatre milliards d’années, mais c’est ce recyclage qui finit par créer des conditions dont nous pouvons profiter. C’est là qu’intervient la question fondamentale de la nouvelle cosmologie, celle de l’habitabilité de la planète. La question de comment on l’a rendue habitable, comment on la maintient habitable et comment on lutte contre ceux qui la rendent inhabitable. Et Gaïa est un beau nom ! C’est important que ce soit un mythe, et que ce soit à la fois un concept scientifique, mythologique et politique. C’est précisément parce que ce terme est plus qu’hybride qu’il est aussi plus clairement le nom d’un changement de cosmologie. Gaïa, c’est un terme magnifique. »

« Zone critique, c’est un terme de mes amis. Ce n’est pas un terme très répandu, mais en Amérique et en France, cette notion est utilisée pour désigner exactement la même chose : le fait que notre expérience est celle de vivants au milieu de vivants, à l’intérieur d’un monde fabriqué par les vivants. « 

« On est sur le vernis, le minuscule vernis de cette Terre. Cette surface de quelques kilomètres, c’est la zone critique. »

« Dans ce monde-là, les humains comptent énormément. C’est un confinement. Et le fait de se trouver brusquement confinés dans un monde qui est peu de chose du point de vue de l’univers, mais à l’intérieur duquel la capacité des humains industrialisés à modifier l’habitabilité est considérable. Cela fait de cette question de l’habitabilité le concept fondamental. »

« Ces humains qui ne sont rien en terme de poids, deviennent considérables en termes de puissance de transformation, au point d’être comme ils le disent, « une force géologique » majeure. C’est là que la notion d’Anthropocène est juste, et ce sont ces problèmes d’échelle qui rendent la question politique si fondamentale. »

« Il faut penser que l’environnement est fait par les vivants et non pas, comme on le croyait avant, que les vivants occupent un environnement auquel ils s’adaptent ».

« […] les gens se demandent où ils sont. « On est où? », la question du monde dans lequel on se trouve, devient une question fondamentale. Il y a tant de choses qui se trouvent transformées qu’il faut pouvoir nommer cela. […]Là où nous sommes, c’est dans Gaïa. »

Où atterrir ?

Se pose la question : Pourquoi ne réagissons-nous pas au changement climatique ?

« Comment voulez-vous que les gens réagissent rapidement à une transformation aussi fondamentale de cosmologie ? »

« De quoi, de qui est-ce que je dépends pour exister et subsister? « , est selon Bruno Latour essentiel pour atterrir et il introduit la question du territoire. « Le territoire n’est pas où vous êtes au sens des coordonnées géographiques, mais ce dont vous dépendez – parce que la dépendance est devenue la question fondamentale. »

« Le monde précédent était fondé sur la question de l’émancipation. Dans ce nouveau monde […], le problème fondamental est que vous dépendez, et que ce dont vous dépendez définit qui vous êtes. » Et « dans ce monde qu’on ne connaît pas, on avance à tâtons. »

« Listez vos dépendances. Vous êtes ce dont vous dépendez. Ou plutôt Ce dont vous dépendez va définir un territoire. »

(Par exemple, un éleveur breton qui se met à « décrire » ce dont il dépend va voir qu’il dépend de la PAC, de ses fournisseurs, du soja du Brésil. Au bout d’un an il a entamé une révolution car il a réalisé qu’il peut habiter un autre « territoire » (au sens nouveau) que celui dans lequel il vivait. Il a complètement transformé sa ferme.)

« Les questions qui émergent lorsque vous décrivez les choses dont vous dépendez posent une contrainte extraordinaire sur la question politique » (par exemple « si l’on commence à comprendre les questions d’habitabilité en Bretagne, il faut passer par le soja au Brésil. Pour les gens qui en viennent à se demander : « Qu’est-ce que moi je peux faire là-bas? », il y a indéniablement quelque chose d’écrasant ». […] la prise de conscience rendue possible par cette description recrée aussi des capacités d’action.

« C’est ainsi qu’apparaissent ce que j’appelle des classes, non pas sociales au sens traditionnel du terme, mais des classes géo-sociales. »

« La politique, ce n’est pas changer de niveau de généralité, c’est suivre le réseau de nos dépendances et de nos appartenances aussi loin qu’il aille. »

Faire émerger de nouvelles classes géo-sociales qui ont des intérêts communs.

La nouvelle classe écologique

 » […] Proposition encore plus fictionnelle et spéculative que les autres. Car est-ce qu’elle existe cette classe écologique ? »

« Au moment où nous sommes, nous pressentons que les questions écologiques deviennent l’équivalent des questions politiques d’autrefois, c’est à dire celles sur lesquelles il est légitime et intéressant de se disputer. Mais les appartenances et les associations ne sont plus les mêmes. C’est ce que j’entends par l’arrivée d’une nouvelles classe. Non pas au sens traditionnel, d’inspiration marxiste, des classes sociales, mais plutôt selon le sens de Norbert Elias, l’un des grands sociologues et historiens de la civilisation : des classes de culture. »

« Sur chaque sujet, comme la question des éoliennes, il y a des disputes. Il n’y a pas une question écologique qui ne soit une affaire de dispute. Il faudra donc constituer des fronts de lutte – on retrouve bien ici l’ancienne définition des classes. Mais cette fois-ci les fronts de lutte ne se tiendront pas seulement sur les questions libérales et socialistes de production et de distribution des biens de cette production, pour vite le résumer, mais sur les questions de l’habitabilité. Ce sont des problématiques politiques absolument nouvelles et difficiles que nous ne nous étions jamais posées avant. Pas une seule seconde nos prédécesseurs ne se seraient occupés de se demander, comme nous devons le faire pour chaque décision que nous prenons, s’il fallait aussi s’occuper de la température de l’atmosphère. »

« Il faut garder en tête que ces classes que j’appelle géo-sociales sont encore en formation. Il est évident que la question écologique devient la question la plus centrale; mais il y a des gens qui la nient, et puis des gens aussi qui ne savent pas comment la métaboliser »

Classe aristocrate / classe bourgeoise… Puis classe bourgeoise / classe écologique

 » De même que la bourgeoisie s’est moquée des limites de l’aristocratie […] de même, on peut imaginer une classe écologique qui adresserait à la classe bourgeoise le reproche similaire : vous avez les mêmes limites politiques, les mêmes limites dans votre horizon d’action que l’aristocratie lorsque la bourgeoisie montait. »

« Car dans ma fantasmagorie, je prétends que la classe écologique doit dire : « Nous sommes plus rationnels que vous, la bourgeoisie libérale, parce que depuis tout le XXème siècle vous n’avez pas été fichus de comprendre que la situation fondamentale dans laquelle la production était insérée, c’était les conditions d’habitabilité de la planète, et que vous avez foutu celles-ci en l’air. Vous êtes irrationnels. ». Comment imaginer qu’une classe puisse parler de rationalité en ayant ignoré, pendant un siècle, la question écologique, la question de la température ? La production, c’est très important, bien sûr. Les questions de distribution de cette production sont également importantes. Mais tout cela demeure inséré, englobé, encastré dans ce qui le permet, et que nous, nous considérons comme prioritaire. »

« Nous, la classe écologique, nous disons avec fierté : « C’est nous qui représentons la nouvelle rationalité et le nouveau processus de civilisation, parce que nous considérons le problème fondamental des conditions d’habitabilité de la planète. C’est une redéfinition de l’horizon d’action, une projection dans l’horizon temporel. »

« Cet horizon ne doit pas se comprendre en termes de progrès. C’est complexe : ce n’est pas du progrès, mais c’est quand même de la prospérité. »

Il s’agit de « trouver cette autre émancipation dans le fait de reconnaître : « Je découvre que je dépends de tous ces êtres, que ce soient les abeilles, les hirondelles, le climat… Et c’est bien de dépendre ».

« Il faut en quelque sorte devenir « hétéronome » ! »

« Ceux qui s’associent à la question fondamentale de l’habitabilité sont ainsi des frères de classe, des frères de lutte, en quelque sorte. »

« Nous nous trouvons dans cette situation extraordinaire où l’alignement, qui organisait depuis à peu près deux siècles la politique selon la lutte entre les libéraux et les socialistes, est littéralement atomisée. On y voit de nombreuses raisons différentes, notamment le rôle des réseaux sociaux. Mais je pense malgré tout que ce qui pèse le plus sur tous nos affects politiques, c’est ce nouveau régime climatique auquel on ne donne pas de nom, et qu’on ne reconnaît pas comme le problème fondamental. La question n’est plus celle de la production et du partage des richesse ; elle porte à présent sur ce qui englobe, ce qui entoure, ce qui permet le système de production et qui est beaucoup plus important que lui. »

Inventer des dispositifs collectifs

« [une] question philosophique absolument fondamentale » est qu’« Il faudra bien à un moment que toutes [les] choses aient une voix au chapitre » (Par exemple Océan, Amazonie, Arctique, Pétrole …)

« Combien y a-t-il de façons de parler […] des non-humains, comment les représenter simultanément ? »

Importance du collectif : « je rassemble devant moi des groupes de personnes qui en savent beaucoup plus que moi, pour essayer de traiter des questions, fondamentales mais insolubles pour moi seul. »

Importance de différents médiums (expositions, pièces de théâtre, cours…) :

 « Il me semble que le médium du théâtre est un médium idéalement adapté à l’émotion produite par l’arrivée de cet être. » (Gaïa)

 « Ce changement de cosmologie est bien trop émouvant »

« J’ai inventé le SPEAP, l’Ecole des arts politiques de Sciences Po qui existe depuis dix ans. Pourquoi ? Parce que vous ne pouvez pas aborder toutes ces questions écologiques sans les arts. Si vous n’avez pas les affects capables de métaboliser la situation écologique, c’est beaucoup trop lourd. Vous avez simplement l’angoisse au ventre et le travail est insurmontable. »

« De nombreux jeunes chercheurs, que j’estime et avec qui je travaille, revendiquent le fait de dire : « La transformation qu’il faut faire pour passer de moderniser à écologiser, c’est à  dire passer d’une situation de modernisation à une situation où l’on se tient dans les limites de l’habitabilité de la terre tout en préservant à la fois l’abondance et la liberté, c’est une transformation d’une ampleur telle qu’elle nous demande toutes les disciplines, et qu’elle nous demande de travailler sur tous les sujets possibles et imaginables dans les universités, dans les musées, dans toutes les institutions. » »

« Je n’ai pas encore fait école mais je crois qu’il y a là un véritable modèle pour aujourd’hui, celui de travailler collectivement dans des disciplines complètement différentes, qui n’ont pas les mêmes médiums, mais qui abordent les mêmes questions. »

La vérité du religieux

Le théologique peut-il venir prendre en charge la question écologique, la question climatique et aider à sortir de cette énigme de notre impuissance face à la crise ? (La lettre encyclique du pape datée de 2015 articule le cri de la Terre et le cri des pauvres) (interrogation de Nicola Truong

« La fin de la modernité permet à l’Eglise d’ouvrir à nouveau ce champ de réflexion et de retrouver sa propre tradition, d’un Dieu qui s’et fait homme. D’un Dieu qui est dans la Terre, qui est dans la création, qui participe à cette création, qui est co-témoin, dans le même flux que cette création. Avec l’écologie, une opportunité s’ouvre sur le plan théologique : il y a des tas d’inventions à faire, qui feront peut-être cesser de parler de la Vierge Marie, ou de nombreuses autres choses qui sont autant d’écrans successifs accumulés. »

« Ce que fait magnifiquement le pape, c’est d’inventer un nouveau mythe. Et beaucoup de gens, beaucoup de prêtres et de cardinaux, sont furieux de cette invention stupéfiante : « ma sœur la Terre ».

« Il ne faut pas considérer l’écologie comme la nouvelle idéologie religieuse, mais la considérer dans sa capacité à ouvrir une possibilité. C’est une version très étendue de l’écologie, qui permet un accord entre nous, pas forcément tous chrétiens, nous tous qui assistons à la fin de la modernité et qui tentons de comprendre comment retrouver les valeurs du politique. C’est en fait une occasion de reciviliser. On s’était civilisé avec la modernité, mais mal, puisqu’on arrive à cette impasse. On peut à présent se reciviliser avec la question écologique. »

La science telle qu’elle se fait

« J’ai commencé à observer comment la science se fait […] et non la science « faite ». La science se fait toujours avec des controverses, c’est-à-dire dans des mélanges de petits bouts de politique, de petits bouts d’égo, de simples petites dynamiques de compétition entre scientifiques. Actuellement, c’est parfaitement observable dans la science du Covid, ou celle des pesticides, ou encore dans la science relative aux questions de climat, par exemple. »

« Le laboratoire permet de considérer cette contradiction admirable, que l’objectivité est quelque chose de produit et de fabriqué. »

« Comment arrive-t-on à la vérité scientifique, comment est-ce qu’on peut lier, dans la même phrase, « c’est fabriqué » et « c’est vrai » ? Et comment traiter cette question ? Je réponds : « allons voir »; ce détour est devenu ma méthode habituelle pour traiter les problèmes. »

La crise du Covid « montre bien la façon dont on demande aux scientifiques de produire immédiatement des faits. « Vous êtes scientifiques donc vous produisez des faits ». Mais ce n’est pas vrai ! C’est ce qu’Isabelle Stengers ne cesse de montrer à sa façon. Les faits sont rares, c’est très rare qu’il y ait des découvertes scientifiques. L’idée d’une méthode scientifique tout terrain, où il suffirait d’enfiler une blouse blanche pour que n’importe quelle parole soit considérée comme de la science avec un grand S, c’est un mensonge. C’est une imposture parce que ce qui marche pour une discipline ne va pas marcher pour l’autre. Au sein même d’une discipline, ce qui réussit sur un cas ne fonctionne pas forcément pour le cas suivant. Mon idée et celle de mes collègues était donc de ramener ces sciences hors-sols, ces sciences « view from nowhere » pour le dire comme Dona Haraway, au réseau dans lequel elles sont produites. On a aussitôt suscité l’agitation, les philosophes en hyper ventilation ont crié à la critique de la science ! Au contraire : c’était une critique de l’épistémologie, non des sciences, ni des pratiques scientifiques, je soutiens aujourd’hui que les sciences sont mieux défendues et mieux comprises lorsqu’elles sont reconnues comme pratiques scientifiques modestes n’ayant pas pour but de construire une vue de l’univers « from nowhere » – et je dois dire que les crises du climat et du Covid me le prouvent encore plus. »

« Si la pratique scientifique arrive à des faits objectifs – les seuls dont on peut être scientifiquement assurés – c’est précisément parce qu’elle est faite entre différents collègues et suivie en détail précisément parce qu’elle construit de slaboratoires artificiels et qu’il faut la financer; précisément parce qu’elle se trompe, qu’elle hésite et qu’elle est rare. Mais cela n’est pas passé dans la doxa, dans la doctrine usuelle des scientifiques. »

« Les sciences du climat sont particulièrement intéressantes… […] En résumé c’est un puzzle de centaines de millions de données différentes. Non pas une science hypothético-déductive comme le disaient les philosophes d’autrefois. C’est une science d’assemblage, de données multiples, dont la solidité est analogue à celle d’un tapis tissés de mille fils. »

Il leur (les scientifiques) fallait accepter l’idée d’être une pratique située dans des réseaux très particuliers et très couteux. Une pratique qui doit être entretenue avec grand attention. » »

Les modes d’existence

« …De quoi la société est faite ? « 

« La sociologie n’est pas la science du social , mais la science des associations. La sociologie s’occupe des associations hétérogènes entre des choses qui n’ont rien à voir entre elles : des bouts de technique, des bouts de droit, des bouts de sciences… »

« Qu’est-ce que la vérité ? »

« C’est uniquement de point en point que la vérité est obtenue. […] Vous ne pouvez pas sauter les étapes et il faut payer le prix de chaque étape que vous passez. »

« C’est d’étape en étape que l’on gagne en objectivité dans un laboratoire. »

« Notre société est faite de droit, de science, de technique, de religion – faite de tous ces différents régimes et modes de vérité. Ce sont ces associations de morceaux qui composent la société : le social est fait de tous ces segments, de différents types de vérités incompatibles les unes avec les autres. »

« [La philosophie] poursuit son entreprise de recherche et de questionnement de la vérité, mais elle accepte d’en trouver sans doute plusieurs; non pas dans un sens relativiste où il n’y aurait pas de vérité, mais au sens où chaque mode définit une façon de dire vrai différente de celle d’à côté. »

« Dès lors que la sociologie se donne comme la science des associations, les choses comment à prendre forme et à tenir. Vous commencez par poser que le collectif est collecté par des scientifiques, par des politiques, par des juristes, par des techniques, et à mesure que vous étudiez par exemple les associations entre droit et technique, le collectif prend sens et consistance. »

Le cercle de la politique

Bruno Latour préfère l’attitude de « l’activiste » à celle du « militant »

… »J’ai évoqué déjà les collecteurs techniques, religieux, scientifiques … Mais ce qu’on appelle très justement « parler d’une seule voix », à partir d’une multiplicité de gens qui ont des idées et des positions complètement différentes, c’est aussi une forme très importante de collecteur politique. »

« … Ce n’est pas facile à tenir; le collectif va constamment se disséminer parce que les choses que l’on dit finissent par se transformer complètement. »

« Ce mode de vérité est extraordinairement précaire, il peut s’effondrer à tout moment ! Tout chef d’entreprise, tout père de famille, toute mère de famille, tout chef d’Etat sait qu’il est impossible de réaliser cette transformation continuelle sans trahir. Or cette trahison est nécessaire. Pour en revenir à la distinction que vous avez évoquée, ([entre militant et activiste]) c’est précisément ce que le militant ne comprend pas. Le militant ne se contente pas d’emprunter le mode de vérité du religieux ; il en importe une version complètement laïcisée, dépouillée de ses mouvements de mutation, de transformation, d’exégèse, de médiation. Le militant a complètement perdu tous ces gestes de définition du politique. A la différence, quelqu’un qui sait que sur une question d’éolienne à tel endroit, ou une question de migrant à tel autre, il faudra un travail colossal, pour arriver à ce que ça revienne sous forme de règlements ou d’ordres donnés et que ces ordres soient enfin suivis et obéis, c’est ce que j’appelle un activiste. »

« La première de ces erreurs, le fait de croire à ses opinions, de s’y tenir et de vouloir qu’elles soient représentées fidèlement, de façon transparente et absolue, c’est une forme de catastrophe récente. Si vous exigez une représentation exacte et juste, vous transportez dans le politique ce que j’appelle le Double-clic, et le politique disparaît. »

« Le Double-clic, c’est une forme de Satan moderne ! C’est l’idée qu’on peut se passer de médiation. »

« C’est ce qu’on a largement pu observer depuis le début de la crise du Covid : lorsqu’un scientifique est confronté à un Double-clic , il se trouve accusé de mentir. Pourquoi ? La lenteur de production des faits et la quantité d’informations nécessaires pour obtenir ces derniers sont énormes, et le scientifique dit justement qu’il a besoin de temps, de statistiques, d’instruments et qu’il ne peut pas précipiter la découverte des faits. Nous sommes en ce moment dans une douloureuse période d’accusation générale de mensonge. Les fake news en sont un symptôme. Ce n’est pas qu’une partie des gens est soudainement devenue folle, c’est que la notion de médiation a disparu. Nous traversons une forme d’écrasement général des médiations qui rend mensonger tous les modes dont nous avons besoin pour vivre. »

« Nous vivons une catastrophe qui s’est aujourd’hui transformée en véritable tragédie à cause de notre incapacité à y répondre. Il faut reconnaître qu’on se sent écrasé par cette situation. Alors c’est évidemment étrange de le dire après avoir présenté la gravité des moments que nous traversons, dans le balancement d’un mode de cosmologie à l’autre, mais je pense néanmoins que nous vivons une époque formidable. On peut faire de nouveau un parallèle avec les 16ème, 17ème et 18ème, qui ont connu un bouleversement analogue dans leur passage des cosmologies anciennes à celles des Modernes. »

« Les choses s’ouvrent devant nous d’une façon extraordinaire. »

A propos de l’idée du voyage sur Mars :  » La Terre n’est pas passionnante, mais aller sur Mars, alors ça s’est vraiment intéressant ! C’est formidable que cette espèce de mythologie de l’envol et du décollage soit enfin ridiculisée, qu’elle se délite, qu’elle disparaisse. Pour être tout à fait honnête, quel soulagement que d’en atterrir enfin – même si c’est dans un énorme crash ! Parce qu’au moins, nous sommes enfin là. Nous sommes chez nous, nous pouvons et nous voulons maintenant essayer de comprendre ce qu’il se passe. Il s’ouvre maintenant un paysage, une terre, une terre nouvelle sous nos pieds, devant nos yeux. »

C’est tellement beau la philosophie

A propos du mode de la fiction, on retrouve dans la fiction, la question de la vérité : « Oui, c’est vrai fictivement. » C’est un mode d’existence et de vérité d’une force extraordinaire ».

« Mais nous avons changé de cosmologie et à présent nous ne sommes pas simplement dans le monde des vivants, mais dans le monde des choses qui durent parce qu’elles ne durent pas. Tous ces modes d’existence et de vérité ont pour particularité de se tenir par d’autres ; c’est une façon de s’opposer à « l’être en tant qu’être », que j’appelle « l’être en tant qu’autre » pour qu’un être continue dans l’existence, il doit à chaque fois passer par quelque chose d’autre, de même que de façon tout à fait banale j’ai du prendre mon petit déjeuner pour venir discuter ici avec vous. J’avale continuellement de l’autre pour durer dans mon existence jusqu’à sa fin. »

« Il s’agit plutôt d’une façon de définir propre à la fiction, qui donne à chaque fois une nouvelle compréhension de l’altérité. C’est un principe de vérité d’une force extraordinaire. Ce n’est pas scientifiquement juste tout simplement parce que « scientifiquement juste » n’est qu’un mode de production de la vérité parmi d’autres, côte à côte avec les façons dont la fiction, la politique, la religion, la technique produisent respectivement de la vérité dans leur propre mode. »

A propos de la philosophie.

« La philosophie est une pratique modeste »

« Elle trouve le moyen de maintenir – de façon opérationnelle, parce que je suis un philosophe empirique – la diversité des modes d’existence côte à côte. Elle permet de se repérer entre les modes, aux endroits même où ils essaient de se manger entre eux, dans ce que j’appelle les erreurs de catégories. Ces erreurs de catégories sont innombrables, passionnantes à observer et étudier : le scientifique qui dit « parce que je suis gentil et que j’ai une blouse blanche, tout ce que je dis est scientifique » en est un exemple. Il commet une erreur de catégorie en se présentant comme le porte-parole de la science et de la vérité scientifique, alors qu’il n’a justement ni le laboratoire, ni les collègues, ni quoi que ce soit de l’astucieux dispositif qui permet de parler en leur nom. C’est ça pour moi la philosophie. C’est d’abord forcément collectif. C’est le fait d’arriver, avec d’autres, à repérer comment les différents modes peuvent être maintenus, le fait de parvenir à se respecter les uns les autres sans essayer de se manger. C’est essentiel aux relations entre politique, religieux et science. On ne pourra pas continuer sans se doter de critères de distinction pour que les différents modes ne viennent pas baver les uns sur les autres. »

« La philosophie est forcément tâtonnante. Il faut trouver le dispositif collectif empirique qui permet à chaque fois de tenir et de préserver la diversité des modes – voilà peut-être ma contribution, en tout cas ma marotte ! »

« C’est respecter et comprendre les adverbes : que signifient « scientifiquement » ? Et « juridiquement », qu’est-ce que ça veut dire ? « Politiquement », « religieusement » ? Si vous voulez parler scientifiquement, il faut que vous puissiez le démontrer. » Idem pour les autres modes.

Lettre à Lilo

Lilo est le petit-fils de Bruno Latour qui a un an. Que dire à Lilo ?

« Je ne suis pas Madame Soleil ! Je voudrais commencer par dire à Lilo que les vingt premières années qui l’attendent vont, je pense, être dures. Il aura tout à fait raison de se préparer. J’espère qu’il fera des études de géochimie ou d’écologie. »

« Il est évident que la production de l’habitabilité ne va pas se faire rapidement. »

« Evidemment, le premier conseil que je voudrais donner à Lilo, c’est : « Fais attention à bien chercher tous les moyens thérapeutiques possibles pour résister à l’éco-anxiété pendant vingt ans ! Il va falloir équiper nos enfants et petits-enfants de moyens thérapeutiques pour éviter le désespoir. »

« C’est vraiment une exercice difficile que vous me demandez ! Je vais donc me permettre de faire une hypothèse sans le moindre fondement : il est peut-être mieux de se projeter sur quarante ans. Parce que si on regarde la succession des générations, les vingt années suivantes seront probablement meilleures ; on aura sans doute fini par saisir le lieu où nous nous trouvons, c’est à dire qu’on aura atterri pour de bon. La quantité de transformations, de catastrophes des vingt années précédentes et de celles que nous vivons déjà aujourd’hui aura fini par être métabolisable. On aura fini par trouver les institutions politiques, les définitions juridiques, les arts, les sciences et probablement les conditions économiques transformées qui nous permettront de nous en sortir. »

« Ce n’est ni le rôle d’un grand-père ni celui d’un philosophe d’annoncer la fin du monde. Ça sera dur pendant vingt ans, mais je pense que les vingt années suivantes auront trouvé comment reprendre le processus de civilisation qui avait été suspendu dans la période où nous sommes maintenant. Et si on imagine que je donne rendez-vous à Lilo dans quarante ans, à ce moment-là on regardera historiquement ensemble la période de déni, d’ignorance, d’incompréhension de la situation écologique dans laquelle on s’était plongés, tout au long de ce que j’appelle la parenthèse moderne. On la regardera ensemble comme une étrangeté, comme on regarde aujourd’hui l’Eglise romano-papiste du XIIIème siècle, une espèce de forme tout à fait étrange, qui fut très importante à son époque, qui a créé des choses magnifiques en son temps, mais qui est aussi complètement finie. C’est ce que je souhaite de mieux à Lilo. »

Fin

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